Les compagnons résistants de Missak Manouchian mis à l’honneur

Sept classes de toutes les filières du Lycée ont travaillé sur les biographies et les dernières lettres de fusillés de 31 compagnons résistants de Missak Manouchian, soit 22 hommes et 9 femmes. Ce texte présente le projet pédagogique et apporte un éclairage sur l’histoire des FTP-MOI parisiens, et en particulier le « Groupe Manouchian », mis en scène par la propagande nazie.

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Mis à jour le lundi 21 juillet 2025 , par Florent Hild

Quelques membres du « Groupe Manouchian » à la prison de Fresnes peu de temps avant leur exécution en février 1944, dans une ultime opération de propagande nazie. De droite à gauche : Thomas Elek, Maurice Fingercweig, Szlama Grzywacz, Wolf Wajsbrot, Joseph Boczor, Missak Manouchian, Robert Witchitz, Spartaco Fontanot (caché) © Collection Roger-Viollet.

Le 13 septembre 2024, au cours d’une cérémonie officielle, notre Lycée a changé de nom : de Jean-Jaurès à Missak et Mélinée Manouchian. Il s’agit d’une initiative du Maire de Châtenay-Malabry, Carl Segaud, approuvée par la Région et le Conseil d’administration du Lycée, qui permet de tisser un lien mémoriel entre la communauté éducative et Missak Manouchian. Ce dernier a vécu de 1931 à 1933 sur la commune, au 44 de l’avenue Jean-Jaurès, l’avenue du Lycée, dans une bâtisse qui n’existe plus.

Avant l’entrée de Missak au Panthéon, accompagné par Mélinée, le 21 février 2024, 80 ans jour pour jour après son exécution, les recherches des historiens, en particulier celles de Denis Peschanski, conseiller du comité de panthéonisation, permettent de retracer sa vie avec précision, et notamment ses deux années à Châtenay. Dans le quartier de la Butte-rouge, à proximité du Lycée, le nom Manouchian fait écho au parcours des ouvriers, parfois issus aussi de l’immigration, qui ont pris racine dans cette cité-jardin construite dans les années 1930. Ce changement de nom renouvelle l’identité spatiale des habitants. Plus largement, il s’inscrit dans la politique mémorielle de la ville de Châtenay destinée à stimuler la mémoire collective locale par un hommage à des hommes et femmes de la commune éclairant ou incarnant la grande histoire.

31 portraits : le travail des élèves sur les biographies

Les élèves du Lycée ont été associés tout au long de l’année à un cycle de projets pédagogiques autour du changement de nom afin qu’ils puissent se l’approprier et en devenir des acteurs, du moins des passeurs mémoriels : projection au cinéma Le Rex du documentaire de Denis Peschanski et Hugues Nancy « Manouchian et ceux de l’Affiche rouge » (2024), du film de Robert Guédiguian « L’armée du crime » (2009), sorties scolaires au Mont-Valérien et Panthéon. La journée consacrée à l’Arménie du 22 mai 2025, coordonnée par Oumar Kanaan, professeur de philosophie, permet de clôturer cette année de transition, et ouvre des perspectives pour les années futures.

Dans le cadre de cette journée Arménie, les portraits de 31 compagnons de Missak Manouchian, disposés dans les couloirs de salles de cours, sont inaugurés. Ces portraits représentent 22 hommes et 9 femmes. Accompagnés par leur professeur, les élèves de sept classes du Lycée ont travaillé sur les biographies de ces 31 compagnons ainsi que les dernières lettres de fusillés, quand nous les possédons, ou bien sur un dialogue imaginaire (Classes impliquées : 2GT4 avec M.Roulet, 2GT5 avec Mme Sobreiro, 1STL avec Mme Irace-Guigand, 1STI2D1 et 1G1 avec M.Serres, 1MELEC avec Mme Roux, TST2S2 avec M.Toulmoutine). Intitulé « Les compagnons de Missak et Mélinée nous regardent », ce projet pédagogique aboutit à une production en ligne pour chaque résistant, accessible via un QR-CODE sur chaque portrait. Mais pourquoi 31 portraits au total, alors qu’ils étaient 23 résistants d’après le fameux poème de Louis Aragon, mis en chanson par Léo Ferré en 1961 ? Il faut faire un peu d’histoire.

Le « Groupe Manouchian », une mise en scène des nazis

Les Francs-Tireurs et Partisans (FTP)-Main d’œuvre immigrée (MOI) sont un groupe armé de résistants communistes, composé essentiellement d’étrangers, qui portent des coups décisifs à l’ennemi, en multipliant les actions de guérilla urbaine, par des sabotages et attentats. Près de 100 attentats sont perpétrés au cours du premier semestre de l’année 1943 en région parisienne. Les FTP-MOI sont alors la principale menace pour les nazis dans les grandes villes, dont Paris ; s’attaquer directement aux Allemands expose à des représailles.

En août 1943, Missak Manouchian devient responsable militaire des FTP-MOI parisiens, sous les ordres de Joseph Epstein. Leur plus grand fait d’armes est l’élimination le 28 septembre 1943 à Paris du colonel SS Julius Ritter, chargé de recruter la main d’œuvre française dans le cadre du Service du Travail Obligatoire (STO). Ce haut dignitaire nazi est repéré par le service de renseignement des FTP-MOI, dirigé par la Roumaine Cristina Boico. Les agents entreprennent alors une patiente filature afin de déterminer le lieu où frapper. Appartenant à « l’équipe spéciale » des FTP-MOI, Marcel Rajman, Leo Kneler et Celestino Alfonso sont chargés de cette exécution périlleuse, qui accentue la répression sur leur organisation déjà affaiblie. Or, en novembre 1943 a lieu la dernière vague d’arrestations des FTP-MOI par les Brigades spéciales, des unités de la police française affectées à la traque des soi-disant « terroristes » dans le cadre de la collaboration de l’Etat français de Pétain. 68 résistants sont alors faits prisonniers : 46 hommes et 22 femmes. L’organisation est dès lors totalement démantelée. Après avoir été interrogés et livrés aux autorités nazies, 45 d’entre eux sont directement déportés en Allemagne dans des camps de concentration ou centres de mise à mort, tandis que les nazis réservent un sort particulier aux 23 restants.

L’Affiche rouge, outil de propagande nazie,
placardée sur les murs des villes françaises en février 1944

Ces 23 résistants sont les éléments les plus actifs des FTP-MOI, souvent juifs, immigrés et étrangers pour la plupart. Avec le « Groupe Manouchian », même si l’expression n’est utilisée qu’après-guerre, les nazis ont pour objectif de servir leur propagande d’un complot judéo-bolchévique mondial. En effet, un simulacre de procès se tient à Paris du 15 au 18 février 1944 devant le tribunal militaire allemand. Il met en scène le grave danger que ces hommes feraient peser sur la France, par ailleurs inculpés pour « menées terroristes » par la justice française. Condamnés à mort, ils sont photographiés et filmés peu de temps avant leur exécution à la prison de Fresnes où ils sont détenus, dans une ultime mise en scène. Parallèlement au procès, 10 d’entre eux sont sélectionnés pour figurer sur l’Affiche rouge. Placardée sur les murs de Paris et plusieurs villes de France, l’Affiche dénonce une « armée du crime », composés de « terroristes » juifs, étrangers et communistes, présentant Missak comme un chef de bande (le Polonais juif J.Epstein, supérieur hiérarchique de Missak, est aussi arrêté mais sous une fausse identité de Français non juif ; il n’est donc pas intégré à ce procès et à l’Affiche mais est exécuté en avril 1944 après un autre procès). Or, « Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant / Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants / Avaient écrit sous vos photos "morts pour la France" », selon les vers d’Aragon en 1955. En prenant garde à ne pas exagérer le nombre de ces inscriptions, l’opération propagandiste a échoué, et par une ironie de l’histoire, a fait d’eux des héros. Rappelons que les résistants tuent les officiers et soldats d’une armée d’occupation et les collaborateurs, et non des civils innocents, ou des représentants de l’Etat en temps de paix, comme le font les terroristes.

L’hommage aux femmes résistantes de la branche politique de la MOI

Près du tiers des résistants arrêtés en novembre 1943 sont des résistantes. Sur les 22 femmes capturées, 21 sont directement déportées en Allemagne avec 24 hommes, soit 45 résistants sur les 68 au total. Ces hommes et femmes directement déportés ne sont pas les auteurs d’attentats et font le plus souvent partie de la branche politique de la MOI (distribution de tracts, livraison d’armes, cache de résistants). De plus, un manque de preuves ne permet pas de les renvoyer devant le tribunal militaire nazi (c’est certainement le cas d’Ida Kiro, compagne de Joseph Boczor). En outre, plusieurs femmes, qui ont joué un plus grand rôle dans les FTP-MOI, parviennent à échapper aux arrestations comme Cristina Boico, responsable du renseignement. Finalement, une seule femme, la Roumaine Olga Bancic, est sélectionnée pour faire partie du « Groupe Manouchian », ayant été identifiée comme responsable du dépôt d’armement (qui n’est découvert qu’après le procès). Condamnée également à mort, elle n’est pas fusillée au Mont-Valérien mais est envoyée à Stuttgart pour y être décapitée le 10 mai 1944. Les Allemands n’exécutent aucune femme condamnée à mort en France pendant l’occupation pour ne pas heurter l’opinion publique.

Le Groupe Marat, une association fondée par d’anciens FTP-MOI en Provence, en référence au personnage révolutionnaire, a mené un travail de recherche sur ces femmes résistantes en vue d’une exposition à la bibliothèque L’Alcazar à Marseille en 2024, dont l’historien Grégoire Georges-Picot était le commissaire. Sur les 22 femmes, l’association a retrouvé des photographies de 9 d’entre elles. Les recherches se poursuivent pour les 13 autres. Ainsi, aux côtés des 22 hommes compagnons de Missak, le Lycée a choisi de faire figurer les portraits de ces 9 femmes résistantes, en comptant Olga Bancic. C’est rendre justice à l’histoire et à la mémoire des FTP-MOI parisiens, et plus globalement à la MOI.

Exécutions de Celestino Alfonso, Joseph Boczor, Emeric Glasz et Marcel Rajman au Mont-Valérien (Hauts-de-Seine), le 21 février 1944 © Clemenz Rüther/ECPAD/Défense

Si le « Groupe Manouchian » est au départ une mise en scène, il n’est pas exagéré d’affirmer qu’il est entré dès l’après-guerre dans la mémoire collective pour des raisons exactement opposées à celles alléguées par la propagande nazie : bravoure, héroïsme, amour de la vie, de la liberté et de la France. A la lecture de leur(s) dernière(s) lettres de fusillés, peuvent raisonner ces mots de « La promesse de l’aube » (1960) de Romain Gary : « Ils étaient la France du vin et de la colère ensoleillée, celle qui pousse, grandit et renaît à chaque bonne saison, quoiqu’il arrive ». Ultime clin d’œil de l’histoire, sur les 1 007 résistants fusillés du Mont-Valérien à Suresnes (Hauts-de-Seine) pendant la guerre, nous possédons seulement trois photos d’exécution : elles ont été prises un certain 21 février 1944, le jour de l’exécution des 22 FTP-MOI parisiens (sans Olga Bancic et Joseph Epstein mais avec Stanislas Kubacki, arrêté dès 1942), malgré l’interdiction, par un sous-officier de l’armée allemande, catholique et antinazi, Clemenz Rüther. Ainsi, le « groupe Manouchian » a fini par totalement échapper à ses bourreaux.


Alexandre Serres, professeur d’histoire-géographie-EMC

Principales sources web sur l’histoire des FTP-MOI et du « Groupe Manouchian » :

Principales sources web pour la rédaction des biographies par les élèves :

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